Lettre à Boltanski

 

 

Cher M. Boltanski,

Vos œuvres sont mortifères et je vous en veux. Je vous en veux de m’avoir montré ça.

La mort est un sujet qui m’intéresse beaucoup ; je pense souvent à la mort, j’en ai peur. Hier, j’écoutais même cette émission de France Culture sur Epicure « Est-il raisonnable d’avoir peur de la mort ? ». C’était le 25 février 2020. J’ai lu la Lettre à Ménécée ; j’y cherchais un remède à l’angoisse de la mort. « Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous » écrivait Epicure. Et puis je suis allée voir votre exposition « Faire son temps » au Musée Pompidou à Paris.

Depuis des années je m’étais faite une idée de vos œuvres, j’avais en tête une série de photos d’objets personnels ayant appartenu à des enfants. Dans ces reliques, dans ces photographies, je croyais voir la possibilité d’une conservation du souvenir de ces personnes, et c’était beau. Pourtant, quand j’ai su que ces personnes étaient anonymes, plus rien ne pouvait me relier à elles. Hier, quand j’ai vu ces visages, je n’ai éprouvé aucune empathie pour ces personnes qui n’ont pas d’Histoire. Si cela avait été des visages d’hommes, de femmes ou d’enfants ayant vécu une Histoire traumatique cela aurait été bien différent … Dans vos oeuvres, l’horreur de la disparition n’est pas liée à une existence singulière. Mon malaise devenait alors général, sans but ; au lieu de se dissiper dans une explication historique, il faisait écho à mon existence et parlait de ma propre disparition. Je pouvais être à la place de chacun de ces visages sans identité. C’est comme cela que j’ai compris l’installation avec les miroirs. Je cherche à voir mon reflet, mais je n’y parviens pas ; je me vois disparaître… J’ai compris que tous les visages de l’exposition étaient des miroirs. Voilà pourquoi je vous en veux. Je n’étais pas prête à voir mon fantôme. Je suis narcissique.

Vous ne saurez jamais ce que cela fait de voir vos œuvres. Je ne vous tiens donc pas pour responsable. Pour vous, parler de la mort n’a rien de mortifère. Je vous comprends. Quand je peins des tableaux avec de la peinture noire on me dit souvent, mets de la couleur. Cela ne me rend pas triste de peindre la mort ou la disparition ; toutes mes productions parlent de cela. Pourtant, je voudrais que mon œuvre ne soit pas mortifère, je voudrais que le mémorial soit une manière de célébrer la mort d’une manière joyeuse. Je n’aime pas la manière dont notre société occidentale perçoit la mort et ses rites funéraires. Peut-elle est-ce cela que vous donnez à voir ? Par contre, j’ai aimé « Animatas ».

Merci.

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« Faire son temps » de Christophe Boltanki au musée Pompidou (Paris) jusqu’au 16 mars 2020.

Le bec noir de l’oiseau

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Le bec noir de l’oiseau tourmente le pain qui a trop cuit. Le bec de l’oiseau noir est dans le plat. Il fume. Il ne reste rien. Pas une plume ; pas un oeil ; pas une patte. Rien. Il fume encore. Il sent bon. Il baigne dans son jus. Le bec noir de l’oiseau. Ses ailes sont coupées. Il est là ; il attend ; il mange ; il se gave comme un oiseau, avec son bec ouvert ; son petit cri de satisfaction, comme après avoir avalé son ver. Il s’achète des habits, de beaux habits parce qu’il n’a plus son plumage ; il a froid ; il fume pour se réchauffer. Le petit être coloré. Pas une plume ; pas un oeil ; pas une patte. Il ne reste rien. Sa mer s’est envolée, continue de s’agiter ailleurs, avec ses vagues blues, ses fonds où le sable blanc trouent les rochers. Ailes coupées. Départ impossible.

Les fenêtres sont des cadres

Dessin, Castiglione D’orcia, Toscana

Les fenêtres sont des cadres où les collines moutonnent comme la mer. Tout semble immobile, endormi ; chaque arbre, minuscule, respire en silence. Le soir, les nuages descendent dans cette vallée, près d’un fleuve asséché. Les fenêtres sont des cadres où le soleil cherche à entrer avant de descendre derrière les cyprès. Le chant des cigales. Le bruit de la place de la citerne. La présence d’une tante défunte dans chaque objet disposé avec soin. Une maison en attente de nouveaux habitants, baignée de souvenirs de famille. Tu es là, tu écoutes tous ces murmures.

La jupe et le ventre effacé

Deux visages effacés. Quatre visages qui se craquellent. Mains gauches effacées. Ventre effacé. Bouches effacées. Fond rouge intact. Deux anges portent une couronne sur ta tête. Craquelures des nez, horizontales. Tissu fleuri brumeux. Tu portes l’enfant. Côté droit qui penche, craquelé mais visage brillant, rose et plein de peinture. Ta main n’ose pas toucher le visage saint alors tu touches la jupe et le ventre où l’enfant est sorti. Le ventre est vide, la main est lourde parce qu’elle porte l’enfant.

Le chemin de sable

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Pane et Pomodoro, Bari, hiver 2018

Ces corps que tu peux toucher se perdent sur un chemin de sable. Dans ta mémoire ils sont tombés, ils ont roulé sur le côté, inutiles, ils se sont traînés vers toi, la bouche ouverte, les yeux secs ; ils te regardent partir. Ces corps que tu peux toucher se perdent sur un chemin de sable. Ils se sont levés, ils se sont penchés sur la mer ; dans ta mémoire ils fondent. Ces corps que tu peux toucher.

Le pont est troué.

Dassia, Grèce

Dassia, Grèce, juillet 2018

Un pont qui penche, qui verse ses bras d’or dans l’eau d’une lagune chargée de brume. Il se réveille, encore un peu ivre de la veille, fatigué de ne mener nulle part, de s’allonger sans pouvoir s’étirer, de trembler sous le poids de pieds absents. Le pont est troué. Le pont est posé là, entre deux îles d’oliviers singuliers. Ici, les troncs cherchent la lumière, les têtes d’olives se dressent très haut vers le ciel ; les cous sont longs et tordus. Le pont est troué. Tu marches dans le vide de ses planches, tu vas glisser dans l’eau. Le pont est troué. Arrête de creuser dans les galets, tes mains sont blanches. Marcher. Marcher sur une planche de mousse et de coquillages qui s’ouvre sur ton passage. Tu ne dois pas les regarder. Marche. Marche. Marche. Marcher sur une plage brûlante de sable noir. Le second pont montre son squelette de bois humide, tendre. Voilà un troisième pont inutile qui s’avance dans la baie, sous la colline, un pont qui penche, qui verse ses bras, qui est fatigué, qui s’allonge sans pouvoir s’étirer, qui tremble encore de ne rien pouvoir supporter. L’air le menace, s’infiltre dans les crevasses salées. Les ponts implosent.

L’oiseau bleu et rouge

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« Oiseau bleu et rouge » peinture acrylique, 29,7 x 21 cm, 2018

Un oiseau qui ne peut plus voler, qui ne retrouve plus son nid, qui tombe d’un arbre, qui ne peut plus chanter, qui reste là, perché sur une branche, le gosier asséché, le cœur vide. Un oiseau qui se love dans un cocon ovale, qui doit fermer les yeux, se reposer. Tes plumes rouges tombent. Tes plumes bleues tombent. Ton bec s’ouvre pour boire la dernière goutte d’eau. Ton chant murmure dans ma main.

Méditer dans une piscine bleue

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La rivière, Couffinal (France), juin 2018

Méditer dans une piscine bleue. Une brasse pour le sens de la vie ; deux longueurs pour les conversations ; dos crawlé, tout bascule. De l’eau ; de l’air ; de l’eau ; du soleil. Tout est flou dans les lunettes. Le mur s’avance. Ligne bleue. Ligne bleue. Ligne. Carrelage blanc. Ligne rouge. Méditer sur les reflets, les voir danser dans le fond du bassin, jaunes, violets, ou sur les arbres qui pendent dans l’eau. La piscine est verte maintenant. Son fond de ciment ne laisse plus passer les rayons. Méditer dans une piscine noire. Les bords râpent, l’eau est froide comme celle du torrent, des algues flottent. Plonger sans voir le fond, se laisser tomber, être une pierre, tranquille, qui ne pense plus, qui veut juste fendre le liquide, s’enfoncer, puis, lentement, s’installer sur le sable et attendre une tempête. Méditer dans un ruisseau. Rouler. Rouler. Sentir chaque grain, chaque minéral qui se détache et se perd dans la descente de ce lit. Devenir minuscule, élémentaire. Sortir de l’eau.