Le bec noir de l’oiseau

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Le bec noir de l’oiseau tourmente le pain qui a trop cuit. Le bec de l’oiseau noir est dans le plat. Il fume. Il ne reste rien. Pas une plume ; pas un oeil ; pas une patte. Rien. Il fume encore. Il sent bon. Il baigne dans son jus. Le bec noir de l’oiseau. Ses ailes sont coupées. Il est là ; il attend ; il mange ; il se gave comme un oiseau, avec son bec ouvert ; son petit cri de satisfaction, comme après avoir avalé son ver. Il s’achète des habits, de beaux habits parce qu’il n’a plus son plumage ; il a froid ; il fume pour se réchauffer. Le petit être coloré. Pas une plume ; pas un oeil ; pas une patte. Il ne reste rien. Sa mer s’est envolée, continue de s’agiter ailleurs, avec ses vagues blues, ses fonds où le sable blanc trouent les rochers. Ailes coupées. Départ impossible.

Les fenêtres sont des cadres

Dessin, Castiglione D’orcia, Toscana

Les fenêtres sont des cadres où les collines moutonnent comme la mer. Tout semble immobile, endormi ; chaque arbre, minuscule, respire en silence. Le soir, les nuages descendent dans cette vallée, près d’un fleuve asséché. Les fenêtres sont des cadres où le soleil cherche à entrer avant de descendre derrière les cyprès. Le chant des cigales. Le bruit de la place de la citerne. La présence d’une tante défunte dans chaque objet disposé avec soin. Une maison en attente de nouveaux habitants, baignée de souvenirs de famille. Tu es là, tu écoutes tous ces murmures.

La jupe et le ventre effacé

Deux visages effacés. Quatre visages qui se craquellent. Mains gauches effacées. Ventre effacé. Bouches effacées. Fond rouge intact. Deux anges portent une couronne sur ta tête. Craquelures des nez, horizontales. Tissu fleuri brumeux. Tu portes l’enfant. Côté droit qui penche, craquelé mais visage brillant, rose et plein de peinture. Ta main n’ose pas toucher le visage saint alors tu touches la jupe et le ventre où l’enfant est sorti. Le ventre est vide, la main est lourde parce qu’elle porte l’enfant.

Le chemin de sable

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Pane et Pomodoro, Bari, hiver 2018

Ces corps que tu peux toucher se perdent sur un chemin de sable. Dans ta mémoire ils sont tombés, ils ont roulé sur le côté, inutiles, ils se sont traînés vers toi, la bouche ouverte, les yeux secs ; ils te regardent partir. Ces corps que tu peux toucher se perdent sur un chemin de sable. Ils se sont levés, ils se sont penchés sur la mer ; dans ta mémoire ils fondent. Ces corps que tu peux toucher.

Le pont est troué.

Dassia, Grèce

Dassia, Grèce, juillet 2018

Un pont qui penche, qui verse ses bras d’or dans l’eau d’une lagune chargée de brume. Il se réveille, encore un peu ivre de la veille, fatigué de ne mener nulle part, de s’allonger sans pouvoir s’étirer, de trembler sous le poids de pieds absents. Le pont est troué. Le pont est posé là, entre deux îles d’oliviers singuliers. Ici, les troncs cherchent la lumière, les têtes d’olives se dressent très haut vers le ciel ; les cous sont longs et tordus. Le pont est troué. Tu marches dans le vide de ses planches, tu vas glisser dans l’eau. Le pont est troué. Arrête de creuser dans les galets, tes mains sont blanches. Marcher. Marcher sur une planche de mousse et de coquillages qui s’ouvre sur ton passage. Tu ne dois pas les regarder. Marche. Marche. Marche. Marcher sur une plage brûlante de sable noir. Le second pont montre son squelette de bois humide, tendre. Voilà un troisième pont inutile qui s’avance dans la baie, sous la colline, un pont qui penche, qui verse ses bras, qui est fatigué, qui s’allonge sans pouvoir s’étirer, qui tremble encore de ne rien pouvoir supporter. L’air le menace, s’infiltre dans les crevasses salées. Les ponts implosent.